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Martine Aubry : « Je propose aux Français une refondation de l’école »

1 septembre 2011

Martine Aubry: «Je propose aux Français une refondation de l’école»

Mon projet pour l’école est à rebours de celui du gouvernement, qui encourage la marchandisation de l’école et du savoir.
Martine Aubry a présenté son projet pour une école rénovée où l’enseignant a de nouvelles missions, dans une interview donnée à Maryline Baumard pour Le Monde :

 

L’éducation est une de vos priorités ?

Je propose aux Français une refondation de l’école. C’est une des priorités de mon projet pour la France. Je veux retrouver l’école de la République, celle qui instruit les élèves, leur donne des savoirs et compétences, leur transmet des valeurs, contribue à leur insertion citoyenne, sociale et professionnelle. L’école doit fournir les outils qui permettent à chacun de donner sens à sa vie et de tirer le meilleur de soi-même. J’accomplirai cette refondation avec l’engagement des enseignants, des professionnels de l’éducation, des parents d’élèves, parce que c’est toute la société qui doit se mobiliser pour son école.

Quel état des lieux faites-vous ?

Notre école souffre d’une double difficulté. Notre société n’a pas réfléchi à la nécessaire adaptation de son école à un monde qui a changé. Mais, surtout, depuis dix ans elle, est abîmée par le pouvoir : des classes toujours plus chargées, un encadrement affaibli par la réduction du nombre de postes, la diminution de la scolarisation des enfants de deux ans, la suppression de la carte scolaire, des programmes et des évaluations étriqués, mal pensés. Au bilan, la France est le pays dans lequel les écarts entre les résultats des élèves de milieux favorisés et ceux des élèves de familles pauvres sont les plus importants, et cette iniquité ne cesse de croître.

Qu’est-ce qui va faire le cœur du projet Aubry ?

Notre école ne peut pas se contenter de quelques aménagements. La ségrégation et la compétition précoce qui caractérisent notre système scolaire élitiste ne servent ni les enfants qui rencontrent des difficultés, ni les autres. Je veux rompre avec cette logique. Je défends un service public d’éducation national, avec des règles et des protections communes, mais qui est capable de personnaliser ses réponses au plus près des besoins.

Je veux construire un parcours scolaire cohérent, adapté à chacun, de l’école maternelle à l’enseignement supérieur. La scolarité obligatoire, de 3 à 16 ans, doit amener tous les élèves à la maîtrise d’un socle de culture commun, intégrant l’enseignement technologique et professionnel, mais aussi l’ouverture à la culture et aux sports. Dans ce parcours individualisé, des objectifs communs seront donnés à tous. Par exemple, à la fin de l’école primaire, tous les élèves devront maîtriser les savoirs et les compétences fondamentales, la lecture, l’écriture, le calcul, tout en étant familiers de l’environnement informatique ou de l’anglais.

L’objectif est noble, mais comment y parvenir ?

Nous ne pourrons pas tout faire tout de suite. Je commencerai par remettre en place une formation professionnelle des enseignants, avec une entrée progressive dans le métier. J’adapterai les moyens accordés aux établissements en fonction de la réalité des élèves et des territoires concernés : moins d’élèves par classe dans certains établissements en difficulté, plus d’élèves là où tout fonctionne bien.

Je reviendrai sur la réforme absurde qui a imposé la semaine des quatre jours à l’école primaire, en mobilisant l’ensemble des partenaires – personnels de l’éducation, parents, associations d’éducation populaire et collectivités locales – pour que l’allongement des rythmes éducatifs profite pleinement au développement des élèves.

Il faudra donc être prêts pour que, dès l’été, les mesures d’urgence soient prises pour éviter que la rentrée 2012 soit la catastrophe annoncée. Et il faut préparer cela sérieusement dès aujourd’hui. C’est la raison pour laquelle j’ai déjà rencontré les syndicats d’enseignants à la veille du rendez-vous de La Rochelle. Je négocierai avec les enseignants un nouveau contrat, dans lequel je leur donnerai la capacité d’innover, de travailler collectivement et d’adapter leur métier aux besoins.

Vous revenez sur la définition de leur métier ?

Mais – ils le savent d’ailleurs très bien et, pour l’immense majorité d’entre eux, c’est déjà le cas – le travail des enseignants ne commence pas quand ils franchissent la porte de leur salle de classe. Il ne se termine pas quand ils ont fini de corriger leurs copies. Ce qu’il faut, ce qui doit changer, c’est que ce temps de concertation pour mener des projets, pour accompagner les élèves individuellement, pour recevoir des parents soit plus clairement défini et que l’organisation de leur métier réponde à ces objectifs.

Si vous êtes élue demain, que leur proposez-vous ?

Je souhaite engager avec eux, dès le lendemain de la primaire, une large concertation. Les sujets, nombreux, sont sur la table et seront au cœur du contrat que nous passerons avec eux.

Et en échange de ces missions supplémentaires, vous les revalorisez ?

Il est vrai que le budget de l’Etat que nous laissera le pouvoir en place sera particulièrement contraint. Mais nous devons investir dans les secteurs qui préparent l’avenir, comme l’école. Et je sais qu’il y a des marges de manœuvre et des redéploiements possibles.

Les études de l’OCDE montrent que les enseignants français sont mal payés et insuffisamment reconnus dans notre société. La revendication est donc légitime. Mais, outre les salaires, la revalorisation, c’est aussi bien d’autres choses. Valoriser, c’est aussi faire confiance, en donnant aux enseignants une plus grande autonomie pédagogique, pour qu’ils puissent se concerter et travailler en équipe, partager et transmettre les initiatives qui marchent et qu’il faut mutualiser. Valoriser, enfin, c’est considérer les enseignants comme de véritables concepteurs de leur métier. L’école de demain ne se construira ni sans ni contre eux.

 

En Finlande, pays modèle pour l’école, les enseignants n’ont pas tous les mêmes obligations. Cela vous semble-t-il envisageable ?

Les besoins ne sont pas les mêmes partout, et certains ont davantage encore besoin de ce temps de travail en équipe. Dans les zones d’éducation prioritaire, je souhaite que les enseignants aient moins d’heures devant leurs classes pour pouvoir s’y consacrer.

Que répondez-vous à ceux qui estiment que votre projet n’est pas si loin de celui de Monsieur Sarkozy ?

Mon projet pour l’école est à rebours du leur, qui encourage la marchandisation de l’école et du savoir. Pour moi, il n’est pas question de remettre en cause le statut de fonctionnaire et de les faire recruter par les chefs d’établissements. Pas question de leur imposer d’enseigner des matières dans lesquelles ils ne sont pas compétents ou qu’ils ne souhaitent pas. La droite a recruté des enseignants à Pôle emploi ! C’est tout le contraire que je veux faire, en leur redonnant la sérénité indispensable à l’exercice de leur métier, tout en l’adaptant aux besoins d’aujourd’hui.

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  1. Laurence desroy permalink
    1 septembre 2011 9:50

    Vivement que la gauche revienne ! Ce sont des principes, justes et de bon sens. Pas toujours faciles à mettre en oeuvre. Les enseignants, dont je suis, sont aussi très conservateurs…
    Voici une communication de Michel Serres, prononcée à l’Institut de France lors d’une table ronde intitulée « Les défis de l’éducation ». Tous les pédagogues et les politiques qui interviennent sur des questions de pédagogie devraient s’arrêter un instant sur ce texte admirable car il n’est pas toujours facile d’avoir un peu de hauteur de vue quand on a le nez dans le guidon voire les pieds dans la boue !!!

    Petite Poucette
    par M. Michel Serres,
    de l’Académie française
    Discours au format pdf
    Avant d’enseigner quoi que ce soit à qui que ce soit, au moins faut-il le connaître.
    Qui se présente, aujourd’hui, à l’école, au collège, au lycée, à l’université ?
    – I –
    Ce nouvel écolier, cette jeune étudiante n’a jamais vu veau, vache, cochon ni couvée. En 1900, la majorité des humains, sur la planète, s’occupaient de labourage et de pâturage ; en 2010, la France, comme les pays analogues au nôtre, ne compte plus qu’un pour cent de paysans. Sans doute faut-il voir là une des plus immenses ruptures de l’histoire, depuis le néolithique. Jadis référée aux pratiques géorgiques, la culture change.
    Celle ou celui que je vous présente ne vit plus en compagnie des vivants, n’habite plus la même Terre, n’a donc plus le même rapport au monde. Il ou elle ne voit que la nature arcadienne des vacances, du loisir ou du tourisme.
    – Il habite la ville. Ses prédécesseurs immédiats, pour plus de la moitié, hantaient les champs. Mais il est devenu sensible aux questions d’environnement. Prudent, il polluera moins que nous autres, adultes inconscients et narcissiques.
    Il n’a plus le même monde physique et vital, ni le même monde en nombre, la démographie ayant soudain bondi vers sept milliards d’humains.
    – Son espérance de vie est, au moins, de quatre-vingts ans. Le jour de leur mariage, ses arrière- grands-parents s’étaient juré fidélité pour à peine une décennie. Qu’il et elle envisagent de vivre ensemble, vont-ils jurer de même pour soixante-cinq ans ? Leurs parents héritèrent vers la trentaine, ils attendront la vieillesse pour recevoir ce legs.
    Ils n’ont plus la même vie, ne vivent plus les mêmes âges, ne connaissent plus le même mariage ni la même transmission de biens.
    – Depuis soixante ans, intervalle unique dans notre histoire, il et elle n’ont jamais connu de guerre, ni bientôt leurs dirigeants ni leurs enseignants. Bénéficiant des progrès de la médecine et, en pharmacie, des antalgiques et anesthésiques, ils ont moins souffert, statistiquement parlant, que leurs prédécesseurs. Ont-ils eu faim ?
    Or, religieuse ou laïque, toute morale se résumait à des exercices destinés à supporter une douleur inévitable et quotidienne : maladies, famine, cruauté du monde.
    Ils n’ont plus le même corps ni la même conduite ; aucun adulte ne sut ni ne put leur inspirer une morale adaptée.
    – Alors que leurs parents furent conçus à l’aveuglette, leur naissance fut programmée. Comme, pour le premier enfant, l’âge moyen de la mère a progressé de dix à quinze ans, les enseignants ne rencontrent plus des parents d’élèves de la même génération.
    Ils n’ont plus les mêmes parents ; changeant de sexualité, leur génitalité se transformera.
    – Alors que leurs prédécesseurs se réunirent dans des classes ou des amphis homogènes culturellement, ils étudient au sein d’un collectif où se côtoient désormais plusieurs religions, langues, provenances et mœurs. Pour eux et leurs enseignants, le multiculturalisme est de règle depuis quelques décennies. Pendant combien de temps pourront-ils encore chanter l’ignoble « sang impur » de quelque étranger ?
    Ils n’ont plus le même monde mondial, ils n’ont plus le même monde humain. Autour d’eux, les filles et les fils d’immigrés, venus de pays moins riches, ont vécu des expériences vitales inverses.
    Bilan temporaire. Quelle littérature, quelle histoire comprendront-ils, heureux, sans avoir vécu la rusticité, les bêtes domestiques et la moisson d’été, dix conflits, blessés, morts et affamés, cimetières, patrie, drapeau sanglant, monuments aux morts, sans avoir expérimenté dans la souffrance, l’urgence vitale d’une morale ?
    – II –
    Voilà pour le corps ; voici pour la connaissance.
    – Leurs ancêtres cultivés avaient, derrière eux, un horizon temporel de quelques milliers d’années, ornées par la préhistoire, les tablettes cunéiformes, la Bible juive, l’Antiquité gréco-latine. Milliardaire désormais, leur horizon temporel remonte à la barrière de Planck, passe par l’accrétion de la planète, l’évolution des espèces, une paléo-anthropologie millionnaire.
    N’habitant plus le même temps, ils entrèrent dans une autre histoire.
    – Ils sont formatés par les médias, diffusés par des adultes qui ont méticuleusement détruit leur faculté d’attention en réduisant la durée des images à sept secondes et le temps des réponses aux questions à quinze secondes, chiffres officiels ; dont le mot le plus répété est « mort » et l’image la plus reprise celle des cadavres. Dès l’âge de douze ans, ces adultes-là les forcèrent à voir plus de vingt mille meurtres.
    – Ils sont formatés par la publicité ; comment peut-on leur apprendre que le mot relais, en français s’écrit -ais, alors qu’il est affiché dans toutes les gares -ay ? Comment peut-on leur apprendre le système métrique, quand, le plus bêtement du monde, la SNCF leur fourgue des s’miles ?
    Nous, adultes, avons doublé notre société du spectacle d’une société pédagogique dont la concurrence écrasante, vaniteusement inculte, éclipse l’école et l’université. Pour le temps d’écoute et de vision, la séduction et l’importance, les médias se sont saisis depuis longtemps de la fonction d’enseignement.
    Les enseignants sont devenus les moins entendus de ces instituteurs. Critiqués, méprisés, vilipendés, puisque mal payés.
    – Ils habitent donc le virtuel. Les sciences cognitives montrent que l’usage de la toile, lecture ou écriture au pouce des messages, consultation de Wikipedia ou de Facebook, n’excitent pas les mêmes neurones ni les mêmes zones corticales que l’usage du livre, de l’ardoise ou du cahier. Ils peuvent manipuler plusieurs informations à la fois. Ils ne connaissent ni n’intègrent ni ne synthétisent comme leurs ascendants.
    Ils n’ont plus la même tête.
    – Par téléphone cellulaire, ils accèdent à toutes personnes ; par GPS, en tous lieux ; par la toile, à tout le savoir ; ils hantent donc un espace topologique de voisinages, alors que nous habitions un espace métrique, référé par des distances.
    Ils n’habitent plus le même espace.
    Sans que nous nous en apercevions, un nouvel humain est né, pendant un intervalle bref, celui qui nous sépare de la Seconde Guerre mondiale.
    Il ou elle n’a plus le même corps, la même espérance de vie, n’habite plus le même espace, ne communique plus de la même façon, ne perçoit plus le même monde extérieur, ne vit plus dans la même nature ; né sous péridurale et de naissance programmée, ne redoute plus la même mort, sous soins palliatifs. N’ayant plus la même tête que celle de ses parents, il ou elle connaît autrement.
    – Il ou elle écrit autrement. Pour l’observer, avec admiration, envoyer, plus rapidement que je ne saurai jamais le faire de mes doigts gourds, envoyer, dis-je, des SMS avec les deux pouces, je les ai baptisés, avec la plus grande tendresse que puisse exprimer un grand-père, Petite Poucette et Petit Poucet. Voilà leur nom, plus joli que le vieux mot, pseudo-savant, de dactylo.
    – Ils ne parlent plus la même langue. Depuis Richelieu, l’Académie française publie, à peu près tous les quarante ans, pour référence, le dictionnaire de la nôtre. Aux siècles précédents, la différence entre deux publications s’établissait autour de quatre à cinq mille mots, chiffres à peu près constants ; entre la précédente et la prochaine, elle sera d’environ trente mille.
    À ce rythme linguistique, on peut deviner que, dans peu de générations, nos successeurs pourraient se trouver aussi séparés de nous que nous le sommes de l’ancien français de Chrétien de Troyes ou de Joinville. Ce gradient donne une indication quasi photographique des changements majeurs que je décris.
    Cette immense différence, qui touche toutes les langues, tient, en partie, à la rupture entre les métiers des années cinquante et ceux d’aujourd’hui. Petite Poucette et son frère ne s’évertueront plus aux mêmes travaux.
    La langue a changé, le travail a muté.
    – III –
    L’individu
    Mieux encore, les voilà devenus des individus. Inventé par saint Paul, au début de notre ère, l’individu vient de naître seulement ces jours-ci. Nous rendons-nous compte à quel point nous vivions d’appartenances, de jadis jusqu’à naguère ? Français, catholiques ou juifs, Gascons ou Picards, riches ou pauvres, femmes ou mâles… nous appartenions à des régions, des religions, des cultures, rurales ou villageoises, des groupes singuliers, des communes locales, un sexe, la patrie. Par les voyages, les images, la toile, les guerres abominables, ces collectifs ont à peu près tous explosé. Ceux qui demeurent continuent aujourd’hui, vite, d’éclater.
    L’individu ne sait plus vivre en couple, il divorce ; ne sait plus se tenir en classe, il remue et bavarde ; ne prie plus en paroisse ; l’été dernier, nos footballeurs n’ont pas su faire équipe ; nos politiques savent-ils encore construire un parti ? On dit partout mortes les idéologies ; ce sont les appartenances qu’elles recrutaient qui s’évanouissent.
    Cet individu nouveau-né annonce plutôt une bonne nouvelle. À balancer les inconvénients de l’égoïsme et les crimes de guerre commis par et pour la libido d’appartenance – des centaines de millions de morts –, j’aime d’amour ces jeunes gens.
    Cela dit, reste à inventer de nouveaux liens. En témoigne le recrutement de Facebook, quasi équipotent à la population du monde.
    Comme un atome sans valence, Petite Poucette est toute nue. Nous, adultes, n’avons inventé aucun lien social nouveau. L’emprise de la critique et du soupçon les déconstruit plutôt.
    Rarissimes dans l’histoire, ces transformations, que j’appelle hominescentes, créent, au milieu de notre temps et de nos groupes, une crevasse si large que peu de regards l’ont mesurée à sa vraie taille.
    Je la compare, je le répète, à celles qui intervinrent au néolithique, à l’aurore de la science grecque, au début de l’ère chrétienne, à la fin du Moyen Âge et à la Renaissance.
    Sur la lèvre aval de cette faille, voici des jeunes gens auxquels nous prétendons dispenser de l’enseignement, au sein de cadres datant d’un âge qu’ils ne reconnaissent plus : bâtiments, cours de récréation, salles de classe, bancs, tables, amphithéâtres, campus, bibliothèques, laboratoires même, j’allais même dire savoirs… cadres datant, dis-je, d’un âge et adaptés à une ère où les hommes et le monde étaient ce qu’ils ne sont plus.
    – IV –
    Trois questions, par exemple : Que transmettre ? À qui le transmettre ? Comment le transmettre ?
    Que transmettre ? Le savoir !
    Jadis et naguère, le savoir avait pour support le corps même du savant, de l’aède ou du griot. Une bibliothèque vivante… voilà le corps enseignant du pédagogue.
    Peu à peu, le savoir s’objectiva d’abord dans des rouleaux, vélins ou parchemins, support d’écriture, puis, dès la Renaissance, dans les livres de papier, supports d’imprimerie, enfin, aujourd’hui, sur la toile, support de messages et d’information.
    L’évolution historique du couple support-message est une bonne variable de la fonction d’enseignement. Du coup, la pédagogie changea trois fois : avec l’écriture, les Grecs inventèrent la paideia ; à la suite de l’imprimerie, les traités de pédagogie pullulèrent. Aujourd’hui ?
    Je répète. Que transmettre ? Le savoir ? Le voilà, partout sur la toile, disponible, objectivé. Le transmettre à tous ? Désormais, tout le savoir est accessible à tous. Comment le transmettre ? Voilà, c’est fait.
    Avec l’accès aux personnes, par le téléphone cellulaire, avec l’accès en tous lieux, par le GPS, l’accès au savoir est désormais ouvert. D’une certaine manière, il est toujours et partout déjà transmis.
    Objectivé, certes, mais, de plus, distribué. Non concentré. Nous vivions dans un espace métrique, dis-je, référé à des centres, à des concentrations. Une école, une classe, un campus, un amphi, voilà des concentrations de personnes, étudiants et professeurs, de livres, en bibliothèques, très grande dit-on parfois, d’instruments dans les laboratoires… ce savoir, ces références, ces livres, ces dictionnaires… les voilà distribués partout et, en particulier, chez vous ; mieux, en tous les lieux où vous vous déplacez ; de là étant, vous pouvez toucher vos collègues, vos élèves, où qu’ils passent ; ils vous répondent aisément.
    L’ancien espace des concentrations – celui-là même où je parle et où vous m’écoutez, que faisons-nous ici ? – se dilue, se répand ; nous vivons, je viens de le dire, dans un espace de voisinages immédiats, mais, de plus, distributif. – Je pourrai vous parler de chez moi ou d’ailleurs, et vous m’entendriez ailleurs ou chez vous.
    Ne dites surtout pas que l’élève manque des fonctions cognitives qui permettent d’assimiler le savoir ainsi distribué, puisque, justement, ces fonctions se transforment avec le support. Par l’écriture et l’imprimerie, la mémoire, par exemple, muta au point que Montaigne voulut une tête bien faite plutôt qu’une tête bien pleine. Cette tête a muté.
    De même donc que la pédagogie fut inventée (paideia) par les Grecs, au moment de l’invention et de la propagation de l’écriture ; de même qu’elle se transforma quand émergea l’imprimerie, à la Renaissance ; de même, la pédagogie change totalement avec les nouvelles technologies.
    Et, je le répète, elles ne sont qu’une variable quelconque parmi la dizaine ou la vingtaine que j’ai citées ou pourrais énumérer.
    Ce changement si décisif de l’enseignement, – changement répercuté sur l’espace entier de la société mondiale et l’ensemble de ses institutions désuètes, changement qui ne touche pas, et de loin, l’enseignement seulement, mais sans doute le travail, la politique et l’ensemble de nos institutions – nous sentons en avoir un besoin urgent, mais nous en sommes encore loin ; probablement, parce que ceux qui traînent encore dans la transition entre les derniers états n’ont pas encore pris leur retraite, alors qu’ils diligentent les réformes, selon des modèles depuis longtemps évanouis.
    Enseignant pendant quarante ans sous à peu près toutes les latitudes du monde, où cette crevasse s’ouvre aussi largement que dans mon propre pays, j’ai subi, j’ai souffert ces réformes-là comme des emplâtres sur des jambes de bois, des rapetassages ; or les emplâtres endommagent le tibia comme les rapetassages déchirent encore plus le tissu qu’ils cherchent à consolider.
    Oui, nous vivons un période comparable à l’aurore de la paideia, après que les Grecs apprirent à écrire et démontrer ; comparable à la Renaissance qui vit naître l’impression et le règne du livre apparaître ; période incomparable pourtant, puisqu’en même temps que ces techniques mutent, le corps se métamorphose, changent la naissance et la mort, la souffrance et la guérison, l’être-au-monde lui-même, les métiers, l’espace et l’habitat.
    – V –
    Envoi
    Face à ces mutations, sans doute convient-il d’inventer d’inimaginables nouveautés, hors les cadres désuets qui formatent encore nos conduites et nos projets. Nos institutions luisent d’un éclat qui ressemble, aujourd’hui, à celui des constellations dont l’astrophysique nous apprit jadis qu’elles étaient mortes déjà depuis longtemps.
    Pourquoi ces nouveautés ne sont-elles point advenues ? J’en accuse les philosophes, dont je suis, gens qui ont pour métier d’anticiper le savoir et les pratiques à venir, et qui ont, comme moi, ce me semble, failli à leur tâche. Engagés dans la politique au jour le jour, ils ne virent pas venir le contemporain. Si j’avais eu, en effet, à croquer le portrait des adultes, dont je suis, il eût été moins flatteur.
    Je voudrais avoir dix-huit ans, l’âge de Petite Poucette et de Petit Poucet, puisque tout est à refaire, non, puisque tout est à faire.
    Je souhaite que la vie me laisse assez de temps pour y travailler encore, en compagnie de ces Petits, auxquels j’ai voué ma vie, parce que je les ai toujours respectueusement aimés.

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